Thessalonique et l’empreinte française du front d’Orient

Thessalonique et l’empreinte française du front d’Orient

En 1915, les Alliés décident d’ouvrir un front en Orient afin de porter assistance à l’armée serbe qui fait face aux forces austro-germano-bulgares. Le 5 octobre, les soldats français et britanniques issus de l’expédition des Dardanelles débarquent dans le port de Thessalonique¹, bientôt suivis de renforts serbes, italiens et russes.

Ils installent plusieurs camps fortifiés autour de la ville, dont le plus grand, celui de Zeitenlick, accueille l’armée française (plus de 300 000 hommes) qui assurera le commandement du front d’Orient jusqu’à la fin de la guerre² et laissera des traces durables sur la ville et la région.

Lorsqu’ils descendent au port, les soldats génèrent une véritable effervescence. Déjà métissés (le corps français est composé de métropolitains mais aussi de Sénégalais, de Malgaches, d’Indochinois et de Nord-Africains), ils se mélangent alors à une population également très cosmopolite : sur les 120 000 âmes que compte la Jérusalem des Balkans, 80 000 sont juifs (principalement venus d’Espagne au XVᵉ siècle), 15 000 grecs, 15 000 turcs, 5 000 bulgares et 5 000 occidentaux. Pour les divertir, on ouvre une profusion de cafés, hôtels, cabarets, théâtres, cinémas, on organise des concerts, représentations théâtrales et compétitions sportives ; pour les informer, on crée des dizaines de journaux, majoritairement francophones ; et pour leur permettre d’écrire à leurs proches, on imprime les fameuses cartes postales Souvenirs de Salonique.

L’armée d’Orient est non seulement composée de combattants, mais également d’ingénieurs, de scientifiques, d’agronomes, de médecins, d’archéologues, qui vont métamorphoser durablement la ville, ses alentours, et la vie de ses habitants.

Pour répondre aux besoins cruciaux en infrastructures, ils construisent des routes, des ponts, des voies ferrées, des puits, des réseaux d’approvisionnement en eau, des entrepôts. Ils installent des unités de soins hospitaliers, des laboratoires de recherche, luttent contre le paludisme, omniprésent, en administrant de la quinine et en asséchant les marais (ce qui permettra une réduction spectaculaire du nombre de cas et de décès). Pour faire face à la pénurie alimentaire et au scorbut, ils introduisent de nouvelles méthodes agricoles (notamment dans la riziculture et la viticulture) et créent des potagers.

Les Français sont aussi très présents dans la mise en valeur du patrimoine. Le plus illustre d’entre eux, Ernest Hébrard, architecte et urbaniste, dirige le Service d’archéologie de l’armée française d’Orient, entreprend de nombreuses fouilles et recherches sur les monuments romains et byzantins de la ville, et sera aussi le principal concepteur du plan de reconstruction de Thessalonique après le grand incendie de 1917. Il est secondé par Joseph Pleyber, ingénieur à l’origine d’une multitude de bâtiments parmi les plus élégants de la ville, dont certains sont encore visibles aujourd’hui³.

Pourtant, malgré de nombreuses avancées et le rôle déterminant de cette armée d’Orient dans la fin des hostilités de la Première Guerre mondiale⁴, elle n’obtiendra pas les faveurs des premiers récits. Clémenceau, soucieux de valoriser la victoire sur le territoire français, commence très tôt à ironiser sur les « Jardiniers de Salonique ».

Les nombreuses personnes qui viennent aujourd’hui rechercher trace de leur aïeul disparu sur ce front d’Orient⁵ et les travaux des historiens permettent heureusement de corriger cette injustice.

¹ Le nom de Salonique est aussi souvent utilisé.
² Le commandant Sarrail (octobre 1915 – décembre 1917), le commandant Guillaumat (décembre 1917 à juin 1918), puis le commandant Franchet d’Espèrey (juin 1918 à avril 1919).
³ Nous reviendrons sur ces contributions de l’armée d’Orient à la métamorphose de la ville dans de prochaines chroniques.
⁴ Après la signature du premier armistice par l’armée bulgare à Thessalonique le 29/09/1918
⁵ Liste des soldats français inhumés dans la nécropole de Zeïtenlick sur le site du consulat général
Quelques liens pour aller plus loin…
– https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/les-jardiniers-de-salonique-809639.html
– https://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/1918-2018-episode-8-8-les-oublies-de-salonique
– https://www.youtube.com/watch?v=9lmZwzmM1vs
– https://www.youtube.com/watch?v=C0G0VR-hdRQ
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